Ukraine : quatre ans d’interventions sous contrainte, enseignements d’une évaluation en temps de guerre
Le 24 février 2026 marque les quatre ans depuis le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie. Depuis 2022, la guerre a profondément affecté le système de santé ukrainien, à la fois par la destruction d’infrastructures, les déplacements massifs de population, la fragmentation des parcours de soins et l’évolution rapide des besoins sanitaires et psychosociaux. Depuis le début de la guerre, plus de 3 300 établissements de santé ont été endommagés ou détruits, tandis que les mouvements de population – 6,3 millions de réfugiés et 3,3 millions de personnes déplacées internes – ont durablement complexifié l’accès aux services de santé.
Présente en Ukraine depuis 2014, L’Initiative a renforcé et réorienté son engagement à partir de 2022 pour répondre aux effets sanitaires immédiats de la guerre. Les interventions ont été mises en œuvre en appui à des acteurs ukrainiens et internationaux déjà engagés sur le terrain, notamment des organisations de la société civile telles qu’Alliance for Public Health, AFEW Ukraine, 100% Life ou TB People Ukraine, ainsi qu’en articulation avec les institutions sanitaires nationales.
Entre 2022 et 2025, cet engagement s’est concrétisé à travers huit interventions, pour un montant total de 9 millions d’euros, combinant Fonds d’Urgence Ukraine, assistance technique et financement de projets. Le Fonds d’Urgence Ukraine a notamment permis de soutenir rapidement ces partenaires dans le maintien de la continuité des soins VIH et tuberculose, l’accès aux services de réduction des risques, le déploiement de dispositifs mobiles et communautaires, et l’intégration progressive des enjeux de santé mentale, dans un contexte marqué par une instabilité sécuritaire durable et des contraintes opérationnelles élevées.
Une évaluation transversale indépendante des actions de L’Initiative en Ukraine a été conduite à partir de mi-2025 afin d’analyser leur performance, leur adéquation aux besoins sanitaires urgents en contexte de guerre prolongée, et d’en tirer des enseignements opérationnels susceptibles d’orienter les choix programmatiques futurs.
Des résultats mesurables malgré un système de santé sous pression
Entre 2023 et 2024, les données de suivi font apparaître une montée en charge opérationnelle, dans un contexte marqué par des destructions d’infrastructures, des déplacements massifs de population et une instabilité sécuritaire persistante.
- Personnes ayant bénéficié de services de santé : 15 194 (2023) → 35 853 (2024)
Dans un pays où une part significative des infrastructures sanitaires est hors d’usage, cette hausse indique la capacité des dispositifs soutenus à maintenir et adapter l’accès aux services essentiels malgré la fragmentation des parcours de soins et la mobilité forcée des populations.
- VIH – mises sous traitement antirétroviral : 962 (2023) → 1 275 (2024)
En parallèle, plus de 1 000 personnes sous traitement présentaient une charge virale indétectable en 2024. Ces données montrent que la priorité a porté sur la continuité des parcours pour des personnes déjà engagées dans le suivi VIH, dans un contexte de forte instabilité psychosociale. Les ressources ont été concentrées sur la qualité du suivi et l’adhésion thérapeutique, alors que l’élargissement des activités de prévention et de dépistage demeurait contraint par des facteurs sécuritaires et logistiques.
- Tuberculose – nouveaux cas notifiés : 4 (2023) → 88 (2024)
En matière de tuberculose, les résultats observés restent limités en volume et circonscrits à des segments spécifiques, notamment le milieu carcéral et la tuberculose pédiatrique. L’évaluation invite à les interpréter non comme une réponse à l’échelle populationnelle, mais comme des preuves de faisabilité en contexte de guerre prolongée. Ils illustrent ce qu’il est possible de maintenir, d’initier ou de tester sous contrainte, sans préjuger d’une capacité d’extension rapide dans un système de santé durablement sous pression.
Les résultats et analyses de l’évaluation ont été présentés lors de la restitution Learning from the Field – Ukraine, organisée le 12 décembre 2025 avec les partenaires.
Ce que révèle l’évaluation
La flexibilité financière et opérationnelle comme condition d’efficience
L’évaluation met en évidence que la performance des interventions repose en grande partie sur la capacité d’adaptation des dispositifs de financement et de mise en œuvre. Le Fonds d’Urgence Ukraine a permis des réaffectations budgétaires rapides, une charge administrative réduite et une capacité d’ajustement continu des activités, y compris dans des zones instables. Cette flexibilité explique en grande partie la capacité des partenaires à maintenir des services malgré des contraintes sécuritaires et logistiques fortes.
Les résultats observés tiennent ainsi autant à l’engagement des acteurs qu’à la conception des instruments mobilisés. Des retards logistiques et des contraintes d’accès ont parfois ralenti la mise en œuvre, rappelant que l’efficience demeure tributaire de facteurs structurels extérieurs aux projets.
L’évaluation montre toutefois que cette flexibilité a permis d’articuler réponse d’urgence et renforcement systémique : des dispositifs initialement conçus pour faire face à la crise ont, dans certains cas, contribué à structurer des réponses plus durables.
Les acteurs locaux, au cœur de la réponse sanitaire
Le deuxième enseignement concerne le rôle central des acteurs locaux dans l’efficacité opérationnelle des interventions. En 2024, les actions soutenues ont appuyé 6 organisations de la société civile, 21 structures publiques et 12 autres structures, mobilisant des approches communautaires, mobiles et de proximité pour atteindre des populations particulièrement exposées, dans un contexte de fragilisation des infrastructures sanitaires.
L’évaluation montre que, dans plusieurs zones, la continuité des services a reposé quasi exclusivement sur les acteurs communautaires, capables de mobiliser des approches mobiles, de proximité et par les pairs, là où les capacités publiques étaient fortement contraintes.
Cette complémentarité entre acteurs locaux et appui international a permis d’atteindre des populations particulièrement exposées — jeunes, personnes LGBTQIA+, usagers et usagères de drogues, personnes déplacées. Elle s’est toutefois construite sur des ressources humaines fragiles et fortement sollicitées, posant d’emblée la question de la soutenabilité à moyen terme.
La santé mentale, angle mort devenu déterminant central
Quatre ans de guerre ont profondément modifié les conditions dans lesquelles les interventions de santé opèrent en Ukraine. Plus de 60 % des personnes affectées par le conflit déclarent un mal-être émotionnel significatif. Dans ce contexte, l’accès aux services, l’adhésion aux traitements et la continuité des parcours en VIH, tuberculose et réduction des risques dépendent largement de facteurs psychosociaux.
L’évaluation montre que la disponibilité technique des services ne suffit pas lorsque les trajectoires individuelles sont marquées par des traumatismes répétés, des déplacements et une incertitude prolongée. Ces facteurs affectent directement la capacité des personnes à s’engager durablement dans les soins. Les approches intégrées, sensibles au genre et ancrées dans les communautés — combinant accompagnement psychosocial, médiation communautaire et services cliniques — apparaissent plus à même de soutenir l’adhésion aux traitements et la continuité des parcours.
Leur déploiement à plus grande échelle se heurte toutefois à des limites structurelles : pénurie de ressources humaines qualifiées, besoins importants de formation, interventions longues et difficiles à standardiser. Répondre à ces enjeux implique des arbitrages explicites, dans un système de santé dont la capacité d’absorption reste structurellement contrainte par la guerre.
Durabilité, arbitrages et limites d’une action en temps de guerre
Au-delà des constats, l’évaluation met en lumière des arbitrages structurants pour la coopération en contexte de guerre prolongée.
Elle montre que l’assistance technique peut initier des dialogues institutionnels stratégiques – feuille de route pour la tuberculose pédiatrique, appui à la gestion des approvisionnements, contribution à des réformes pharmaceutiques – mais que son impact dépend étroitement de l’alignement des attentes, de la durée des mandats et de la qualité du suivi. Lorsque ces conditions ne sont pas réunies, l’appropriation institutionnelle demeure limitée.
En matière de durabilité, les constats sont contrastés. Plusieurs approches développées ou adaptées depuis 2022 ont été reconnues par les autorités ou reprises par d’autres bailleurs : PrEP à distance, dépistage communautaire de la tuberculose en milieu carcéral, services mobiles pour adolescents, dispositifs intégrés de réduction des risques. Ces initiatives démontrent la faisabilité de réponses différenciées en contexte de conflit.
La question demeure celle de leur intégration durable dans le système de santé ukrainien. Les unités mobiles, par exemple, ont prouvé leur utilité opérationnelle. Leur reconnaissance juridique et leur financement pérenne au sein du système national constituent un enjeu encore ouvert. Sans cette inscription institutionnelle, elles restent des solutions adaptatives plutôt que des composantes structurelles.
En conclusion
Quatre ans après le début de la guerre à grande échelle, l’évaluation du portefeuille 2022–2025 ne constitue ni un bilan définitif ni un plaidoyer. Elle rappelle que l’action en santé publique, en contexte de conflit prolongé, peut stabiliser, adapter et contenir. Elle ne peut ni absorber l’ensemble des chocs ni reconstruire à elle seule un système fragilisé.
En ce sens, elle constitue un outil d’analyse et d’aide à la décision pour les partenaires et bailleurs appelés à ajuster leurs engagements dans un environnement durablement marqué par l’incertitude et la contrainte.

Évaluation transversale – Les interventions de L’Initiative en Ukraine (2022–2025)
Quatre ans après le début de l’invasion à grande échelle, cette évaluation indépendante analyse les interventions soutenues par L’Initiative en Ukraine depuis 2022. Elle met en évidence les conditions de mise en œuvre des actions de santé en contexte de guerre prolongée, les résultats obtenus en matière de continuité des soins, ainsi que les limites rencontrées en termes d’ancrage institutionnel et de durabilité.