SENNAY : quand la lutte contre le paludisme va au-devant des travailleurs agricoles saisonniers
Le paludisme pose un défi sanitaire important dans la région d’Amhara, en proie à un conflit armé depuis plus de deux ans. Cette région est attractive pour les travailleurs agricoles saisonniers qui représentent, dans certains districts, jusqu’à 40 % des cas annuels de paludisme signalés. Avec le projet Sennay, soutenu par L’Initiative – Expertise France et porté par HDAMA avec Malaria Consortium, la riposte change d’échelle et de méthode : aller vers les fermes, former les soignants, mieux suivre les cas et faire remonter les besoins du terrain jusqu’aux décideurs.
Quand le paludisme suit les routes du travail saisonnier
En Éthiopie, le paludisme n’a pas disparu malgré les progrès des dernières années. Après une baisse marquée au tournant des années 2010, la maladie a repris du terrain, jusqu’à dépasser 7,3 millions de cas enregistrés entre janvier et octobre 2024. La région d’Amhara fait partie des régions les plus touchées par cette flambée des cas et qui touche de plein fouet les travailleurs saisonniers. En effet, la plupart des exploitations agricoles privées employant des travailleurs agricoles saisonniers n’offrent pas un accès gratuit aux services de santé de base et les postes de santé sont généralement situés loin des exploitations.
Ici, le paludisme suit les rythmes du travail, les déplacements des saisonniers, l’éloignement des services et les ruptures d’accès aux soins. Ces travailleurs souvent venus des zones montagneuses pour les récoltes, vivent et travaillent dans des lieux où le diagnostic arrive tardivement, parfois trop tard. Sans prise en charge rapide, certains repartent chez eux avec la maladie, vers des localités où il n’y a ni centre de santé ni relais de proximité.
C’est précisément pour répondre à cette réalité que Sennay a été lancé en 2023. Son ambition est simple, mais exigeante : faire entrer la prévention, le dépistage et le traitement du paludisme jusque dans les espaces de travail, au plus près de ceux qui en sont les plus exposés. Le projet a ainsi développé des services adaptés aux saisons agricoles, aux contraintes de déplacement et aux besoins spécifiques des travailleurs saisonniers mobiles.
Du traitement à la prévention, une réponse qui tient sur le terrain
Depuis le début du projet, les résultats confirment l’intérêt de cette approche. Au 31 décembre 2025, plus de 25 000 travailleurs saisonniers avaient reçu un traitement antipaludique conforme aux directives nationales, tandis que plus de 36 000 personnes suspectées d’être infectées avaient bénéficié d’un test de diagnostic. Sur la même période, 35 exploitations agricoles ont mis en place les modalités prévues de distribution et d’accrochage des moustiquaires imprégnées. Plus de 600 personnes ont également été formées pour renforcer la prise en charge et la qualité des services.
Le projet ne s’arrête pas aux soins. Il s’appuie aussi sur la communication communautaire, avec des « clubs mini-médias » dans les fermes pour encourager les échanges entre propriétaires de fermes et travailleurs saisonniers, des messages radio diffusés localement et des sessions d’éducation sanitaire menées directement auprès des travailleurs. Dans les zones où les réunions de groupe restent difficiles à organiser en raison du contexte sécuritaire, Sennay a privilégié des actions de proximité, plus souples, plus discrètes, mais aussi plus adaptées à la réalité du terrain.
Faire du terrain une source nationale
L’une des avancées majeures du projet est la production d’un manuel opérationnel national pour les services antipaludiques destinés aux travailleurs saisonniers. Validé avec le ministère de la santé éthiopien, ce document doit permettre de mieux organiser les interventions dans les corridors de développement, au-delà des seules exploitations agricoles. Il marque un tournant : les saisonniers ne sont plus seulement vus comme une population difficile à atteindre, mais comme un public dont les besoins doivent être intégrés à la stratégie nationale.
C’est là que Sennay prend toute sa portée. Le projet ne cherche pas seulement à soigner davantage ; il cherche à démontrer qu’une autre organisation des services est possible, fondée sur la proximité, la coordination locale, la surveillance numérique et le plaidoyer. Dans une région où le paludisme reste lié aux conditions de travail, à la mobilité et à la fragilité des systèmes de santé, cette approche dessine une réponse plus juste — et plus durable.
Finalement, Sennay rappelle que lutter contre le paludisme, ce n’est pas seulement distribuer des médicaments ou des moustiquaires. C’est aussi comprendre les vies qui s’organisent autour de la maladie, et construire des services capables d’y répondre.