« Les politiques de santé sont plus efficaces lorsqu’elles sont construites avec les communautés »
Le Cambodge a atteint les objectifs 95-95-95 fixés par l’ONUSIDA, une étape majeure dans la lutte contre le VIH. Mais comment inscrire cette réussite dans la durée ? Pour le projet régional REGENERATE, porté par APCASO et soutenu par L’Initiative, la réponse passe par une meilleure intégration des enjeux de genre, des droits sexuels et du rôle de la société civile dans l’élaboration des politiques publiques de santé. Entretien avec Choub Sok Chamreun.
Le Cambodge a atteint les objectifs 95-95-95 fixés par l’ONUSIDA. Pourquoi est-il encore nécessaire de continuer à faire évoluer les politiques de santé ?
Choub Sok Chamreun : Atteindre les objectifs 95-95-95 (95% des personnes vivant avec le VIH connaissent leur statut, 95 % des personnes connaissant leur statut sont sous traitement antirétroviral, 95 % des personnes sous traitement ont une charge virale indétectable) constitue une réussite majeure, mais cela ne signifie pas que l’épidémie est terminée. En 2025, nous avons enregistré 958 nouvelles infections au VIH, soit près de trois nouveaux cas par jour. Parmi elles, 88 % concernaient des jeunes appartenant à des populations clés. Ce qui m’inquiète, ce n’est pas seulement ce chiffre, mais ce qu’il révèle : malgré l’efficacité des traitements, certaines populations restent particulièrement vulnérables. Les obstacles liés au genre, à la stigmatisation et aux discriminations continuent de freiner l’accès aux services. C’est précisément là que REGENERATE intervient.
En quoi l’approche de REGENERATE est-elle différente ?
Choub Sok Chamreun : REGENERATE part d’un constat simple : améliorer la riposte au VIH, à la tuberculose et au paludisme dépend moins des seuls outils médicaux que de la qualité du dialogue entre les décideurs et les personnes concernées. Le projet, financé par L’Initiative, renforce les capacités et le leadership des organisations de la société civile afin qu’elles puissent participer pleinement aux processus de décision en matière de santé publique. L’objectif est d’intégrer durablement les enjeux de genre et les droits sexuels dans les politiques nationales afin de construire des systèmes de santé réellement inclusifs et équitables.
Pourquoi placer la société civile au cœur du projet ?
Choub Sok Chamreun : Les organisations communautaires disposent d’un atout que les décideurs n’ont pas toujours : un accès direct aux réalités vécues par les populations. Au Cambodge, REGENERATE a mis en place une plateforme nationale réunissant 32 organisations et 41 membres œuvrant dans les domaines du VIH, de la tuberculose, du paludisme, de l’égalité de genre et des droits sexuels. Ces espaces permettent d’identifier des priorités communes, de porter un plaidoyer collectif crédible et de dialoguer d’égal à égal avec les autorités sanitaires. Les politiques publiques s’ancrent ainsi davantage dans les réalités du terrain.
La formation occupe une place centrale dans le projet. Quel est son rôle ?
Choub Sok Chamreun : Le REGENERATE Leadership & Learning Institute et le programme OXYGen KIT ont été conçus avec l’appui de L’Initiative afin de renforcer les compétences des responsables communautaires en matière de leadership, de plaidoyer, de droits humains et de programmation transformatrice en matière de genre. Nous avons formé 16 formateurs, qui diffusent désormais ces approches au sein de leurs propres organisations. Mais au-delà des connaissances acquises, ces formations permettent de créer un réseau d’acteurs partageant un langage commun et capables de participer efficacement aux espaces de décision.
Observez-vous déjà des changements concrets ?
Choub Sok Chamreun : Oui, très clairement. Les organisations travaillent davantage ensemble et portent des messages communs auprès des décideurs. Un exemple concret : le projet a contribué à intégrer les enjeux de justice de genre et de droits sexuels dans la préparation de la demande de financement du Cambodge au Fonds mondial (Cycle de subvention 8), dont L’Initiative appuie par ailleurs la composante tuberculose. Une telle avancée n’aurait pas été possible sans ce travail collectif. Les plateformes nationales deviennent progressivement des espaces de dialogue reconnus — et écoutés — par les autorités publiques et les partenaires techniques.
Quel héritage souhaitez-vous laisser à l’issue du projet ?
Choub Sok Chamreun : Des structures durables. Nous souhaitons laisser des communautés mieux organisées, des partenariats solides et des mécanismes de dialogue capables de continuer à influencer les politiques publiques bien après la fin du projet. Notre conviction est simple : les systèmes de santé sont plus efficaces et plus résilients lorsque les personnes directement concernées participent pleinement à leur élaboration.