CoMPSS : maintenir les femmes sous traitement de substitution en temps de guerre
Déployé dans cinq villes depuis 2024, le projet CoMPSS combine soins médicaux, accompagnement psychosocial et appui social pour limiter les ruptures de suivi chez les femmes sous traitement agoniste opioïde, dans un contexte de conflit prolongé.
Depuis le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, la continuité des traitements de long cours constitue un enjeu central pour le système de santé. Les traitements de substitution aux opioïdes (TSO), pilier de la réduction des risques et de la prévention du VIH et de la tuberculose, sont restés disponibles sans discontinuer. En revanche, l’accès et la continuité des parcours de soin reste fragile, en particulier pour les femmes.
Les femmes sous TSO cumulent plusieurs facteurs de vulnérabilité : responsabilités parentales, stigmatisation disproportionnée par rapport aux hommes, exposition accrue aux violences basées sur le genre, précarité économique et troubles de santé mentale. En contexte de guerre prolongée, ces facteurs pèsent directement sur l’adhésion au traitement. Les ruptures de soins tiennent moins à l’absence de médicaments qu’à l’impossibilité, pour certaines femmes, de maintenir un suivi régulier.
C’est dans ce contexte qu’intervient le projet CoMPSS (Gender-Oriented Medical and Psychosocial Services), mis en œuvre par l’organisation à base communautaire ukrainienne Alliance for Public Health avec VONA, le réseau ukrainien de femmes qui utilisent des drogues, et financé par L’Initiative – Expertise France.
Un dispositif intégré pour réduire les ruptures de suivi
Déployé entre 2024 et 2027 dans cinq villes – Kyiv, Lviv, Odesa, Kryvyi Rih et Dnipro – pour un budget de 1,5 million d’euros, le projet s’adresse aux femmes sous TSO, aux mères et aidantes ainsi qu’aux survivantes de violences. Il combine soins médicaux, accompagnement psychosocial et aide humanitaire au sein d’un dispositif intégré.
L’organisation des services repose notamment sur des espaces dits « Mother and Child », directement auprès des centres de distribution des traitements, permettant aux femmes de venir en consultation avec leurs enfants. La parentalité constitue un frein majeur à l’accès et à la continuité des soins : difficultés de déplacement, arbitrages entre suivi médical et garde des enfants, crainte du jugement ou de conséquences administratives. La co-localisation des services vise à réduire ces obstacles et à limiter les ruptures de suivi. Le dispositif intègre également un accompagnement pour les femmes exposées aux violences et aux discriminations liées au genre, identifiées comme des facteurs majeurs de rupture de soins.
Le dispositif intègre systématiquement un accompagnement psychosocial. Le dépistage de la dépression est réalisé dès l’entrée dans le programme. Au premier trimestre 2025, 98 % des femmes suivies avaient été évaluées ; près de trois sur quatre présentaient des symptômes nécessitant un accompagnement, mis en place dans la majorité des cas. En contexte de guerre, où les trajectoires sont marquées par les déplacements, les ruptures et pertes humaines et l’insécurité prolongée, ces troubles affectent directement la capacité à rester sous traitement.
Le projet s’appuie également sur des approches communautaires, en particulier l’accompagnement par les pairs. Des femmes ayant une expérience vécue de l’usage de drogues et du traitement accompagnent les bénéficiaires dans leurs démarches de façon bienveillante et sans jugement, facilitant l’accès aux services et contribuant à maintenir le lien avec le système de soins. Des mesures pratiques complètent le dispositif, comme l’appui au transport ou l’adaptation des horaires, afin de tenir compte des contraintes logistiques et sécuritaires. Le dispositif s’appuie également sur un réseau de médecins et spécialistes formés aux spécificités de patients usagers de drogues.
Stabiliser les parcours plutôt qu’élargir la couverture
À ce stade, CoMPSS a accompagné 480 femmes, dont 372 dans le cadre d’une prise en charge intégrée combinant soins médicaux, accompagnement psychosocial et aide humanitaire. Ce volume reste limité et correspond à un dispositif conçu pour prendre en charge des parcours complets plutôt que des interventions ponctuelles.
Le projet a contribué à 80 nouvelles entrées sous TSO, soit environ 15 % des nouvelles inscriptions nationales sur l’équivalent de 2% des sites de distribution de traitement dans le pays sur la période considérée, indiquant sa capacité à lever certains freins à l’accès pour des femmes jusque-là éloignées des services.
Certaines interventions de prévention ont pu être maintenues ou introduites, comme la vaccination contre le papillomavirus humain (HPV) pour des femmes sous TSO, illustrant la possibilité d’intégrer des services de santé sexuelle et reproductive dans un contexte fortement contraint. Des compléments nutritionnels en vitamine pour les enfants des patientes ont également été introduits sur la base des recommandations de l’évaluation intermédiaire du projet.
Une efficacité conditionnée par les ressources disponibles
Le modèle mis en œuvre par CoMPSS repose sur des ressources humaines qualifiées et un accompagnement rapproché. Sa couverture géographique demeure limitée, et sa pérennité dépend de financements extérieurs. À ce stade, l’intégration formelle de ces dispositifs dans le système national de santé reste partielle et une évaluation des coûts des services intégrés permettrait de sensibiliser le ministère de la Santé sur les modalités de prise en charge et sur les coûts potentiels évités.
En Ukraine, la guerre prolongée a redéfini les conditions de réussite des programmes de réduction des risques. La performance ne se mesure plus uniquement à l’accès au traitement, mais à la capacité à maintenir les femmes dans le soin malgré l’accumulation de vulnérabilités sociales et psychosociales exacerbées par l’insécurité, les déplacements et la précarité économique. CoMPSS apporte une réponse concrète sur ce que cette continuité suppose, et sur les limites auxquelles se heurtent les interventions de santé publique lorsque l’environnement institutionnel et sécuritaire reste durablement fragilisé.