Lisa Huang : « Le dépistage du cancer du col existe. L’enjeu, c’est qu’il devienne accessible. »
Le cancer du col de l’utérus est aujourd’hui l’un des rares cancers pour lesquels une stratégie d’élimination existe à l’échelle mondiale. Pourtant, il reste responsable de centaines de milliers de décès chaque année, majoritairement dans les pays à revenus faibles et intermédiaires, et touche de manière disproportionnée les personnes les plus vulnérables, quel que soit le pays considéré. Mis en œuvre par Expertise France avec le soutien d’Unitaid, le programme SUCCESS, lancé en 2019, accompagne les pays pour réduire l’écart entre les recommandations internationales et leur mise en œuvre. Entretien avec Lisa Huang, directrice du programme.
Pourquoi SUCCESS se concentre-t-il sur la prévention secondaire du cancer du col de l’utérus ?
Lisa Huang : Depuis l’adoption, en 2020, de la stratégie mondiale de l’OMS pour l’élimination du cancer du col de l’utérus, un cadre international commun existe, structuré autour des objectifs dits « 90-70-90 » à l’horizon 2030 : vaccination contre le HPV, dépistage, et traitement des lésions précancéreuses. Dans les faits, cependant, c’est la prévention secondaire qui constitue aujourd’hui le maillon le plus fragile de cette stratégie dans de nombreux pays.
Les approches historiques de dépistage, comme l’inspection visuelle à l’acide acétique lorsqu’elle est utilisée seule, ont montré leurs limites en termes de performance, de qualité et de capacité de passage à l’échelle. Le dépistage du HPV offre des perspectives bien plus robustes sur le plan médical, mais il est aussi plus exigeant : il suppose des capacités de laboratoire, une organisation des services adaptée, et surtout des parcours de soins continus permettant d’assurer le lien entre dépistage, diagnostic et traitement.
SUCCESS est né de ce constat. Le programme se concentre sur la prévention secondaire non pas pour ajouter une intervention supplémentaire, mais pour accompagner la traduction opérationnelle des recommandations internationales, en tenant compte des contraintes réelles des systèmes de santé. L’enjeu n’est pas de démontrer que des solutions existent, mais de créer les conditions pour qu’elles puissent fonctionner durablement à grande échelle.
Qu’est-ce que SUCCESS montre sur l’intégration du dépistage dans les systèmes de santé, notamment à l’interface HPV / VIH ?
Lisa Huang : L’expérience de SUCCESS montre que l’intégration du dépistage du cancer du col ne peut pas être pensée indépendamment des services existants. Introduire un test plus performant ne suffit pas. Il faut travailler simultanément sur la gouvernance, le financement, les ressources humaines, les capacités de laboratoire, les systèmes d’information et l’organisation des services.
L’articulation entre HPV et VIH illustre particulièrement bien ces enjeux. Les femmes vivant avec le VIH présentent un risque significativement plus élevé de développer un cancer du col, souvent à un âge plus précoce. Pourtant, dans de nombreux contextes, les services de prise en charge du VIH et ceux dédiés à la prévention du cancer du col demeurent largement cloisonnés.
SUCCESS accompagne les pays pour réduire ces cloisonnements, en intégrant le dépistage et la prise en charge du cancer du col dans les services existants de VIH et de santé sexuelle et reproductive. Cette intégration permet de toucher des populations particulièrement exposées, mais elle pose aussi des défis très concrets en matière d’organisation des parcours, de formation des équipes et de continuité des soins.
La question du suivi des patientes perdues de vue est centrale. Dans certains contextes, une proportion importante des femmes dépistées ne va pas jusqu’à la prise en charge. L’un des apports de SUCCESS est de rendre visibles ces fragilités systémiques, condition nécessaire pour adapter les réponses et renforcer la continuité des soins. L’appui de L’Initiative a permis un passage à l’échelle des bonnes pratiques et approches démontrées par SUCCESS dans d’autres pays.
Quels enseignements pour les pays et les partenaires, à l’échelle internationale ?
Lisa Huang : SUCCESS est mis en œuvre dans des contextes nationaux et régionaux très variés, en Afrique, en Amérique centrale et en Asie, auprès de pays comme le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Cameroun, le Guatemala ou les Philippines, aux configurations de systèmes de santé, de cadres réglementaires et de niveaux de ressources très différents.
Cette diversité géographique constitue un élément central de l’expérience de SUCCESS : elle permet de confronter des situations contrastées et de faire émerger des enseignements transversaux, sans occulter les spécificités locales.
L’expérience montre que la réussite des stratégies de prévention secondaire repose moins sur un outil isolé que sur un ensemble de conditions structurelles : un financement durable des intrants, des chaînes d’approvisionnement fiables, des capacités de pilotage renforcées, et une intégration effective de la prévention secondaire dans la formation des professionnels de santé, les services existants et les dispositifs communautaires.
En Asie, la composante SUCCESS–FAP s’inscrit dans cette logique. Elle accompagne les pays dans l’adaptation des stratégies de prévention secondaire à leurs contextes spécifiques, tout en poursuivant un objectif commun : rendre le dépistage et la prise en charge effectivement accessibles aux femmes.
La longévité du programme, rendue possible par une relation de confiance avec Unitaid et par l’expertise progressivement construite par Expertise France, a permis d’inscrire ces apprentissages dans le temps. Pour les partenaires, SUCCESS rappelle que l’enjeu n’est pas de se substituer aux systèmes nationaux, mais de soutenir leur montée en responsabilité. Au-delà de la diversité des contextes, l’équité et l’accès effectif aux soins pour les populations les plus vulnérables apparaissent comme un fil conducteur des stratégies qui fonctionnent.
Pourquoi poursuivre l’effort malgré un horizon 2030 difficile à atteindre ?
Lisa Huang : Il faut être lucide : dans de nombreux pays, l’objectif d’élimination du cancer du col à l’horizon 2030 ne sera probablement pas atteint. Cela ne remet toutefois pas en cause la nécessité d’agir. Le cancer du col est un cancer évitable, et chaque progrès dans l’accès au dépistage et au traitement a un impact direct sur la mortalité.
SUCCESS s’inscrit dans une perspective de long terme : renforcer ce qui fonctionne, ajuster ce qui doit l’être, et continuer à investir dans des approches intégrées et soutenables, en Afrique comme en Asie. L’enjeu n’est pas seulement d’atteindre une cible globale, mais de consolider des trajectoires nationales capables de produire des effets durables.
Chaque femme qui meurt aujourd’hui d’un cancer du col de l’utérus meurt d’un cancer que l’on sait prévenir. C’est cette réalité qui continue d’orienter l’action du programme.
Le programme SUCCESS sur le terrain
« Nous établissons des liens de confiance avec les familles pour que chaque femme puisse connaître son statut HPV. C’est très important pour détecter rapidement la maladie », explique Soro Nagnandjo, ASC à Pont-Néro, village du département de San-Pédro, dans le documentaire dédié aux activités de SUCCESS à San-Pédro en Côte d’Ivoire.
Porté par Médecins du Monde à San-Pédro en Côte d’Ivoire, découvrez le travail des agents de santé communautaires dans le cadre du programme SUCCESS.