Quand la haine en ligne menace l’accès aux soins : la crise anti-woubi en Côte d’Ivoire

Isabelle KOUAMÉ : Par rapport à d’autres pays de la sous-région, la Côte d’Ivoire est souvent perçue comme un environnement relativement favorable pour les personnes LGBT+ et les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes. Beaucoup viennent vivre ici parce qu’ils ne sont pas inquiétés de la même manière qu’ailleurs. Mais cela ne veut pas dire que tout est acquis.

Des violations des droits humains ont été documentées. La stigmatisation et la discrimination persistent, dans les communautés comme dans les structures de santé. Nous avons aussi observé des violences policières envers certaines populations clés notamment des travailleuses du sexe, ainsi que des discours haineux en ligne à l’encontre des personnes LGBT+.

Depuis plusieurs années, le pays était traversé par des débats autour de l’orientation sexuelle. Lorsque le gouvernement a proposé d’introduire ce terme parmi les motifs de non-discrimination dans le code pénal, cela a suscité de fortes réactions, notamment de la part de certains responsables religieux. Plus largement, il existait déjà un climat anti-genre au niveau régional, avec des pays voisins qui durcissaient leur position ou leur législation. Ce contexte a créé un terrain propice à la crise.

Isabelle KOUAMÉ : Le déclencheur immédiat a été la diffusion, sur les réseaux sociaux, de contenus liés à un fait divers criminel impliquant des personnes présentées comme LGBT+. Très rapidement, ce fait divers a été généralisé à l’ensemble de la communauté. Les personnes LGBT+, que l’on désigne couramment en Côte d’Ivoire par le terme « woubis », ont été prises pour cible.

Sur les réseaux sociaux, les appels à la violence se sont multipliés. Beaucoup d’internautes considéraient que les personnes LGBT+ étaient trop visibles, notamment en ligne, et que le pays faisait preuve de laxisme à leur égard. La crise a alors changé de nature : elle ne touchait plus seulement l’image ou la réputation des personnes concernées, mais leur sécurité physique, leur santé mentale et leur capacité à accéder aux services.

Dans la réponse au VIH, ces populations sont prioritaires. Elles incluent notamment les travailleuses du sexe, les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes, les personnes usagères de drogues, les populations carcérales et les personnes transgenres. Chez ces populations, la prévalence du VIH est beaucoup plus élevée que dans la population générale. Si elles ne peuvent plus accéder aux services de prévention, de dépistage, de traitement ou de soutien, les acquis de la lutte contre le VIH sont directement menacés.

Isabelle KOUAMÉ : La crise a eu des conséquences directes, et même sans précédent. La recrudescence des propos haineux, des violences physiques et psychologiques, doublée de leur circulation massive sur les réseaux sociaux, a fortement limité l’accès des personnes LGBT+ aux services essentiels.

Beaucoup ne pouvaient plus sortir. Elles vivaient dans un climat de peur et d’insécurité. Le harcèlement en ligne renforçait l’hostilité à laquelle elles étaient déjà confrontées. Certaines personnes se sont recluses. D’autres ont été victimes d’agressions, de menaces, de rejet familial ou social, ou encore de pertes matérielles.

Une enquête menée par le Réseau des organisations des populations clés de Côte d’Ivoire, le ROPCCI, a montré qu’un peu plus de 40 % des personnes LGBT+ interrogées avaient subi des violences psychologiques, et 25 % des violences physiques. Une détérioration importante de la santé mentale a également été rapportée, avec des phénomènes d’auto-stigmatisation.

Les conséquences ont aussi touché les programmes VIH. Des activités communautaires ont dû être interrompues ou suspendues. Des drop-in centers, ces lieux conviviaux qui offrent des services adaptés aux populations clés, ont été fermés après des attaques ou des saccages. Les services publics continuaient à fonctionner, mais les bénéficiaires ne pouvaient plus toujours s’y rendre.

Il y a donc eu une rupture momentanée du continuum de soins. L’accès aux traitements antirétroviraux (ARV), aux outils de prévention comme la PrEP, aux préservatifs, aux gels lubrifiants et à la prévention combinée a été perturbé. Selon les données du ROPCCI, 56 % des structures de santé concernées ont connu une réduction de leurs services, et plus de 78 % des populations clés vivant avec le VIH ont rencontré des difficultés d’accès aux ARV. En Côte d’Ivoire, le taux de prévalence du VIH dans la population générale était de 1,68 % fin 2024, contre 10,7 % chez les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes et 5,6 % chez les travailleuses du sexe.

Isabelle KOUAMÉ : Le rôle des organisations communautaires a été déterminant. Avec l’appui technique et financier de l’ONUSIDA, le ROPCCI a joué un rôle de coordination et de chef de file dans la gestion de la crise, en lien avec ENDA Santé, Espace Confiance et d’autres partenaires.

Lorsque les bénéficiaires ne pouvaient plus se rendre dans les structures habituelles, les acteurs communautaires ont mis en place des circuits discrets et alternatifs. Des numéros de téléphone anonymisés ont été utilisés. Des rendez-vous ont été organisés dans des lieux non habituels. Des services ont été maintenus à distance ou par des canaux moins visibles.

Il a aussi fallu adapter la distribution des produits de santé : traitements antirétroviraux, PrEP, préservatifs et gels lubrifiants. De nouveaux emballages ont été utilisés, des livraisons ont été organisées dans des lieux plus sûrs, parfois avec des véhicules banalisés. Certaines structures ont renforcé leur sécurité et modifié leurs modalités d’accès, par exemple en utilisant des entrées secondaires pour éviter d’exposer les bénéficiaires.

Les organisations communautaires ont également apporté une assistance d’urgence : relogement de personnes menacées, distribution de kits alimentaires, aide médicale pour les personnes blessées, appui psychologique et assistance juridique. Des formations ont été organisées sur la sécurité physique, la sûreté et la sécurité numérique, afin d’aider les personnes concernées à mieux se protéger dans leur vie quotidienne comme en ligne.

Isabelle KOUAMÉ : Le plaidoyer a été essentiel. Des actions conjointes ont été menées par l’ONUSIDA, le ROPCCI, ENDA Santé et d’autres organisations auprès des ministères clés : Santé, Justice, Intérieur et Sécurité, ainsi qu’auprès du Conseil national des droits de l’homme.

Le ministère de la Santé s’est engagé à assurer la continuité des services offerts aux populations clés. Le ministère de l’Intérieur a également joué un rôle important pour faire cesser les violences et protéger les communautés dans certains espaces. Une déclaration publique a rappelé que les personnes visées restaient des citoyennes et des citoyens qui ne devaient pas être agressés.

La Direction des droits de l’homme du ministère de la Justice s’est engagée à accompagner le suivi des plaintes déposées par les victimes. Le Conseil national des droits de l’homme s’est également mobilisé pour accompagner les personnes en situation d’insécurité.

Les partenaires techniques et financiers ont été régulièrement informés de l’évolution de la crise. Des réunions hebdomadaires ont permis de partager les données disponibles, d’actualiser l’analyse de la situation et de soutenir la mobilisation de ressources. Un plan de contingence communautaire a été élaboré sous le leadership du ROPCCI, avec l’appui de l’ONUSIDA. Budgété à 140 000 dollars, il a permis de structurer des réponses à court, moyen et long terme. Environ 100 000 dollars additionnels ont pu être mobilisés auprès des partenaires techniques et financiers pour prendre en charge plus d’une centaine de personnes LGBT+ victimes de la crise, notamment pour l’hébergement, l’appui nutritionnel et les soins de santé.

Qu’est-ce que cette crise a changé dans vos pratiques ?

Isabelle KOUAMÉ : Cette crise a été un moment de vérité. Nous n’imaginions pas qu’une telle situation pouvait arriver en Côte d’Ivoire. Elle a montré la fragilité du sentiment de sécurité des communautés LGBT+ et la nécessité urgente de renforcer leur protection et leur inclusion.

Elle a aussi confirmé l’importance de la veille. Il faut pouvoir surveiller ce qui se passe sur les principaux réseaux sociaux, repérer les signaux faibles, analyser les discours de haine et mettre en place des mécanismes d’alerte précoce. C’est tout le sens de l’initiative YIMBA, une initiative de veille et d’alerte précoce soutenue dans le cadre du projet financé par L’Initiative. L’objectif est de disposer d’un outil permettant de suivre les contenus en ligne concernant les personnes vivant avec le VIH, les populations clés et les personnes LGBT+, afin de déclencher rapidement des actions de plaidoyer, de prévention ou de protection.

Au début de la crise, la plateforme YIMBA n’était pas encore pleinement opérationnelle. Nous avons donc documenté manuellement les discours haineux, les appels à la violence, les menaces et les vidéos d’agression. Cette documentation a été croisée avec les données communautaires. Elle a permis d’objectiver la situation et d’appuyer le plaidoyer auprès des autorités et des partenaires.

L’ONUSIDA a également soutenu le ROPCCI dans la production d’un rapport de capitalisation sur la gestion de la crise. Ce document analyse les stratégies de réponse, les mécanismes d’adaptation, les initiatives communautaires, les leçons apprises et les recommandations pour faire face à de futures crises.

Qu’est-ce qui vous préoccupe le plus aujourd’hui ?

Isabelle KOUAMÉ : Le principal sujet de préoccupation, c’est le financement et la durabilité de la réponse. Les acquis existent, mais ils doivent être maintenus. La réponse au VIH, en particulier pour les populations clés, reste encore dépendante des financements des partenaires internationaux.

Les ARV et certains services de prévention pourront sans doute continuer. Mais des dispositifs comme les drop-in centers, la coordination communautaire, l’accompagnement psychologique, juridique ou social nécessitent des ressources. Sans financements suffisants, il sera difficile de maintenir le même niveau de services.

Pour atteindre l’objectif de fin du sida d’ici 2030, il est indispensable que les populations clés puissent continuer à accéder aux services. Si elles sont brimées, pourchassées, discriminées, agressées ou violentées, elles ne viendront plus. Elles ne viendront plus chercher leurs traitements, utiliser la PrEP, accéder aux préservatifs ou aux services de prévention. C’est dans ce cadre, celui de la réponse au VIH, que la protection de leurs droits est une condition de santé publique.