« Face aux restrictions financières, nous devons protéger les acquis de la riposte au VIH »

Mohamed COULIBALY : Cette conférence se tient dans un contexte difficile, marqué par de fortes inquiétudes sur le financement de la réponse au VIH et, plus largement, des réponses aux grandes pandémies. Nous observons des restrictions à plusieurs niveaux. Les montants annoncés sont inférieurs à ceux des cycles précédents, notamment du côté du Fonds mondial. Cela crée un contexte anxiogène pour l’ensemble des acteurs engagés dans la lutte contre le VIH.

Mais ce contexte ne doit pas masquer une autre réalité : l’innovation scientifique reste très dynamique. L’AFRAVIH a cette particularité de mettre à jour les connaissances des acteurs francophones sur les grandes avancées scientifiques et opérationnelles. Les innovations en matière de prévention, de prise en charge, d’accompagnement psychosocial, de droits humains et d’équité y sont discutées ensemble. C’est essentiel, car la riposte au VIH ne peut pas être uniquement biomédicale : elle doit aussi prendre en compte les réalités sociales, les discriminations et les conditions concrètes d’accès aux services.

L’AFRAVIH joue ainsi un rôle de passerelle scientifique. Elle permet de condenser, pour les acteurs francophones, les résultats et les enseignements issus des grands rendez-vous internationaux. Beaucoup n’ont pas toujours l’opportunité d’accéder directement à ces espaces. La conférence permet donc de diffuser ces connaissances, de les discuter et de les rendre mobilisables pour les programmes et les acteurs de terrain.

Mohamed COULIBALY : Ce qui m’a particulièrement intéressé, c’est la mise à niveau des connaissances sur la prévention du VIH. Nous disposons aujourd’hui d’un éventail plus large d’outils, avec des avancées importantes autour de la PrEP.

La PrEP orale a déjà fait ses preuves. Mais de nouvelles perspectives s’ouvrent avec des formes injectables et des schémas d’administration plus espacés, notamment tous les deux mois, et, à terme, des perspectives d’injection tous les six mois avec des molécules comme le lenacapavir. Pour les personnes concernées, cela peut simplifier fortement l’observance.

C’est un enjeu majeur pour les populations les plus exposées : les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes, les personnes transgenres, les professionnel·les du sexe, et plus largement les personnes qui peuvent bénéficier de ces stratégies de prévention. Aujourd’hui, l’efficacité de la PrEP n’est plus vraiment le débat. Le débat porte davantage sur l’observance, l’adhésion et la capacité des systèmes de santé à proposer ces outils de manière accessible, adaptée et continue.

L’autre enjeu est celui de la disponibilité et de l’accessibilité. Comment permettre aux pays les moins avancés d’accéder à ces innovations ? Comment organiser les services ? Comment financer ces produits ? La production générique est un levier essentiel, car elle permet de réduire les coûts. La production locale peut également contribuer à rapprocher les produits des personnes qui en ont besoin et à renforcer l’autonomie des pays. Mais cela suppose un accompagnement scientifique, technique et réglementaire.

Enfin, l’accès aux innovations suppose une volonté politique forte. Dans beaucoup de pays, cette volonté est déclarée, mais la mise en œuvre reste difficile. Les programmes de prévention auprès des populations les plus exposées se heurtent encore à la stigmatisation, à l’homophobie et à des résistances sociales ou politiques. Or protéger ces populations, ce n’est pas seulement améliorer leur santé : c’est aussi protéger la communauté dans son ensemble. La santé est un bien commun. Plus les populations les plus exposées sont protégées, plus la communauté entière est protégée.

Mohamed COULIBALY : La prise en charge du VIH a beaucoup progressé. Nous disposons aujourd’hui de combinaisons thérapeutiques très efficaces, même si d’autres innovations sont encore attendues ou ne sont pas encore accessibles dans les pays les moins avancés.

Mais l’un des points importants abordés à AFRAVIH concerne les comorbidités. Nous devons davantage diagnostiquer et prendre en charge les pathologies associées : les hépatites, les infections sexuellement transmissibles, les cancers, notamment les cancers du foie ou du col de l’utérus. J’ai l’habitude de dire à mes collègues : cela ne sert à rien d’avoir un patient qui décède avec une charge virale indétectable. Ce que nous voulons, c’est que la personne vive.

Si nous contrôlons le VIH mais que nous ne diagnostiquons pas l’hépatite, la cirrhose, le cancer du col de l’utérus ou d’autres pathologies, nous passons à côté de l’objectif réel de la prise en charge. Il faut donc aller vers un diagnostic plus précoce des comorbidités et une prise en charge globale des personnes.

C’est aussi vrai pour les infections sexuellement transmissibles. Certaines maladies que l’on pensait moins présentes réapparaissent ou sont aujourd’hui davantage diagnostiquées. Il faut être prudent dans l’analyse : cette augmentation peut aussi être liée à un meilleur dépistage, notamment dans le cadre du suivi des personnes sous PrEP. Mais cela montre bien que la prise en charge ne peut pas se limiter au VIH. Elle doit être holistique.

Cette approche concerne aussi la santé sexuelle et reproductive. Des projets soutenus par Expertise France, notamment sur le cancer du col de l’utérus, montrent l’importance de ne pas se focaliser sur une seule maladie, mais de construire des réponses plus complètes, plus précoces et plus cohérentes.

AFRAVIH a également permis d’aborder d’autres dimensions, comme l’infodémie. Pour les professionnels médicaux, ces sujets peuvent sembler plus éloignés du soin clinique, mais ils ont un impact direct sur les communautés, sur les patients et sur leur accès aux services. La circulation de l’information, comme celle des fausses informations, influence la prévention, le dépistage, l’observance et la confiance dans les interventions de santé.

Mohamed COULIBALY : Dans mon rôle d’expert VIH, je travaille avec les programmes nationaux et les différents acteurs engagés dans la lutte contre le VIH, notamment en Mauritanie et au Tchad. Une conférence comme AFRAVIH nous permet de revenir avec plus de convictions sur les approches et les stratégies à promouvoir pour améliorer les résultats.

Notre rôle est d’aider les pays à renforcer leurs performances dans la gestion des subventions et dans la mise en œuvre de leurs stratégies de santé. Les discussions scientifiques sur la triple élimination du VIH, de l’hépatite B et de la syphilis sont, par exemple, très utiles pour les pays que nous accompagnons. Elles apportent des approches plus simples et plus intégrées, qui peuvent être discutées avec les parties prenantes nationales.

Expertise France soutient notamment, en Mauritanie, le projet ZeroVIH, qui intervient dans deux districts sanitaires et travaille dans le sens de la triple élimination du VIH, de l’hépatite B et de la syphilis. Les éléments issus d’AFRAVIH peuvent contribuer à améliorer les interventions de ce type de projet.

C’est également utile pour les programmes nationaux de lutte contre le sida. En Mauritanie comme au Tchad, ces programmes englobent aussi la lutte contre les hépatites et les infections sexuellement transmissibles. Les trois volets sont donc déjà réunis dans un même cadre programmatique.

Les deux pays vont prochainement réviser leurs plans stratégiques nationaux. C’est une occasion importante pour intégrer les nouvelles données scientifiques, les nouvelles approches et les résultats de recherche présentés à AFRAVIH. Cette conférence nous donne des évidences supplémentaires pour justifier le choix de telle ou telle stratégie. C’est cela, la médecine fondée sur les données probantes : appuyer les décisions nationales sur des résultats scientifiques solides.

C’est aussi le sens de la démarche d’Expertise France et de L’Initiative : mobiliser une expertise technique pour accompagner les pays dans leurs choix stratégiques, actualiser leurs interventions et améliorer la prise en charge du VIH, des hépatites et des IST.

Mohamed COULIBALY : Je voudrais porter deux messages.

Le premier est un appel aux partenaires techniques et financiers, aux investisseurs et à toutes les parties prenantes engagées dans la lutte contre le VIH, les hépatites et les infections sexuellement transmissibles : il faut continuer à soutenir ces réponses. Nous avons fait de grandes avancées. Un recul du soutien pourrait nous faire perdre des acquis importants.

Le second message s’adresse aux gouvernements et aux programmes nationaux. Les partenaires techniques et financiers font beaucoup d’efforts, mais ils ne peuvent pas couvrir tous les besoins. Les pays doivent aussi renforcer progressivement leurs contributions nationales, augmenter les budgets dédiés et prendre une part plus importante dans la pérennisation des interventions. Dans le contexte actuel, la question n’est pas seulement de continuer à innover. Elle est aussi de rendre ces innovations accessibles, durables et intégrées dans les systèmes de santé.