« La santé anale, ce n’est pas pour une population en particulier : elle concerne tout le monde »
Au Cameroun, le projet PHOENIX vise à renforcer l’accès aux soins proctologiques pour les populations clés et vulnérables, à Yaoundé et Douala. Mis en œuvre par Affirmative Action, Humanity First Cameroon Plus et Horizons Femmes, avec le soutien de L’Initiative, il s’inscrit dans la continuité d’actions communautaires engagées depuis plusieurs années. Ulrich Mvate, directeur exécutif de Humanity First Cameroon Plus, revient sur les enjeux sanitaires, sociaux et politiques d’un sujet encore largement associé à la honte et à la stigmatisation.
Quel est le rôle de Humanity First Cameroon Plus dans le projet PHOENIX ?
Ulrich MVATE : Humanity First Cameroon Plus, ou HFC+, fait partie du consortium qui met en œuvre le projet PHOENIX, avec Affirmative Action et Horizons Femmes. Ce projet s’inscrit dans la continuité d’actions communautaires engagées depuis plusieurs années pour améliorer l’accès aux soins proctologiques des populations clés et vulnérables, avec l’objectif de consolider et de pérenniser ces actions.
Depuis plusieurs années, Humanity First Cameroon Plus fait partie des rares organisations à base communautaire (OBC) au Cameroun engagées dans la prise en charge des pathologies de la marge anale, notamment chez les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes, mais aussi auprès d’autres populations. Aujourd’hui, avec l’appui de PHOENIX, nous poursuivons ces activités : consultations, interventions médicales, parfois interventions chirurgicales simples, et orientation lorsque les cas dépassent ce que nous pouvons prendre en charge dans une organisation communautaire.
Notre rôle est aussi lié à notre proximité avec les communautés. Cette proximité nous permet de parler plus facilement de santé anale, de toucher des personnes qui ne viendraient pas spontanément consulter, et de rappeler que ces pathologies ne sont pas propres à une population précise : elles peuvent toucher tout le monde, car tout le monde a un anus, un rectum.
Que constatez-vous aujourd’hui sur le terrain en matière de santé anale ?
Ulrich MVATE : La situation est préoccupante. Par le passé, il n’y avait pas vraiment d’intervention sur ces sujets. Comme il n’y avait pas d’intervention, on n’en parlait pas. Il n’y avait pas de sensibilisation. Les personnes vivaient avec leurs pathologies de la marge anale sans forcément consulter.
Pour un jeune homme perçu comme efféminé, par exemple, aller dans un hôpital et demander une consultation avec un proctologue peut être directement assimilé à de l’homosexualité. Donc c’est très compliqué. Les gens laissent traîner les problèmes : des condylomes, des fissures anales voire des fistules, mais aussi des hémorroïdes, qui n’ont pourtant rien à voir avec une infection virale. Tout cela est souvent perçu comme une honte.
Aujourd’hui, avec les activités mises en place et une communication plus importante, davantage de personnes viennent consulter. Je ne veux pas dire que la situation est alarmante, mais on constate que beaucoup de personnes présentent effectivement des pathologies. Dans une étude que nous avons menée en 2024, nous avons observé que 56 % des hommes venus consulter pour des condylomes étaient séropositifs, avec des cas non connus jusque-là. Nous n’avons pas encore de données équivalentes pour les femmes, car elles venaient moins consulter pour ces motifs à ce moment-là.
Pourquoi la santé anale est-elle aussi un enjeu de prévention du VIH et des IST ?
Ulrich MVATE : Le lien est direct. Aujourd’hui, les pratiques sexuelles sont diverses. Les rapports par voie anale ne concernent pas seulement les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes. Les femmes aussi peuvent être concernées. Ce n’est donc pas un sujet propre à une population en particulier, c’est un sujet global.
Quand on mène des actions de communication sur la prévention du VIH, il faudrait intégrer les messages liés aux pathologies de la marge anale. Certaines lésions ou certaines infections peuvent faciliter, dans certains cas, la transmission du VIH ou d’autres IST. La santé anale doit donc faire partie des sujets abordés dans la prévention.
Ce que nous avons documenté en 2024 montre bien qu’il existe des besoins importants. Cela nous permet aussi de montrer que la prise en charge de la santé anale doit être considérée comme un enjeu de santé à part entière, au même titre que d’autres dimensions de la santé sexuelle.
En quoi l’approche communautaire est-elle indispensable ?
Ulrich MVATE : L’approche communautaire est essentielle parce que, dans les formations sanitaires classiques, les équipes n’ont pas toujours le temps d’aborder ces sujets. Elles sont souvent débordées. Et surtout, elles n’ont pas toujours la facilité de parler de questions très sensibles, comme la santé de la marge anale.
Nous, en tant qu’acteurs communautaires, nous avons ce temps. C’est du face-à-face, du « one-to-one ». Nous pouvons échanger, répondre aux questions, aller vers les personnes qui n’arrivent pas à venir jusqu’aux services. Certaines vivent dans des quartiers éloignés, d’autres ont peur d’être vues, reconnues ou cataloguées.
Les pairs éducateurs sont en première ligne. Lorsqu’ils font des descentes de sensibilisation sur le VIH, ils peuvent aussi identifier d’autres besoins. Comme ils connaissent les services proposés par Humanity First, ils peuvent orienter les personnes vers une consultation, un accompagnement psychosocial, un dépistage ou une prise en charge adaptée.
Notre force, c’est la confiance. Nous connaissons les communautés que nous accompagnons, nous savons comment leur parler, comment transmettre l’information et comment créer les conditions d’un premier contact avec le soin.
Avez-vous un exemple concret de ce que cette approche permet ?
Ulrich MVATE : Je me souviens d’un patient, en 2024. Un pair éducateur nous avait alertés : cet homme était malade, mais refusait d’aller à l’hôpital, de venir chez nous ou même de se rendre dans une autre organisation communautaire. Nous avons envoyé une équipe de conseillers psychosociaux pour comprendre ce qui bloquait.
Il avait peur. L’hôpital vers lequel on voulait l’envoyer était celui où travaillait sa tante. Il craignait donc qu’elle découvre qu’il était HSH, qu’il vivait avec le VIH et qu’il avait des condylomes. Il avait aussi peur de venir dans une organisation à base communautaire (OBC) comme la nôtre, parce qu’il pensait qu’on allait directement le cataloguer comme personne LGBT. Et un membre de sa famille vivait dans le quartier où nous sommes installés.
Nous avons donc mis en place un service de nuit spécialement pour lui. Nous l’avons consulté à 19 heures. Heureusement, son cas de condylomes n’était pas très grave, mais le VIH était déjà à un stade avancé. Nous avons pu le mettre sous traitement et organiser une intervention à un horaire adapté, de nuit ou très tôt le matin.
Aujourd’hui, il se porte très bien. C’est ce type d’approche que nous pouvons mettre en place dans le communautaire. Dans un hôpital classique, ce serait presque impossible.
Comment s’organise le lien entre les OBC, les hôpitaux et les structures de référence ?
Ulrich MVATE : Dans PHOENIX, cette approche en réseau est obligatoire. Il faut reconnaître les limites des organisations communautaires. Ce que nous faisons au niveau communautaire, ce sont des constats, des consultations, de l’accompagnement, certaines interventions simples. Mais pour les cas graves, il faut un cadre hospitalier, des blocs adaptés, des espaces aseptisés, des spécialistes.
Aucune organisation communautaire ne peut offrir ce cadre-là. Et nous ne devons pas nous définir comme des hôpitaux. Si nous devenions des hôpitaux, nous ne serions plus des OBC, et nous devrions fonctionner selon un autre cadre.
Notre rôle est donc de créer la confiance, identifier les besoins, assurer une première prise en charge, puis référer lorsque c’est nécessaire. Le suivi post-opératoire peut ensuite se faire au niveau communautaire, en accord avec les formations sanitaires.
Mais ce réseau doit aussi être un réseau de confiance. Depuis longtemps, nous menons un travail de sensibilisation auprès de certaines formations sanitaires. Il faut que les patients soient accueillis comme des personnes à part entière, sans être réduits à leur orientation sexuelle, leur apparence ou ce que l’on suppose d’eux. C’est aussi sur cette base que nous choisissons les structures avec lesquelles nous travaillons.
Quels sont aujourd’hui les principaux leviers pour améliorer durablement la prise en charge ?
Ulrich MVATE : Il y a d’abord la formation. Pour moi, elle doit porter sur deux dimensions. La première est pratique : savoir identifier les pathologies de la marge anale, savoir quand intervenir, savoir quand référer. Mais l’autre dimension est tout aussi importante : l’accueil et la mise en confiance. Beaucoup de praticiens sont bons dans la prise en charge technique. Mais mettre une personne à l’aise, même lorsqu’on n’est pas d’accord avec sa manière de vivre ou ses pratiques, c’est encore très difficile. Il faut former à cela.
Il y a aussi le plaidoyer. Aujourd’hui encore, au Cameroun, lorsqu’on parle de pathologies de la marge anale, surtout lorsque cela vient d’organisations comme les nôtres, cela peut être assimilé à la promotion de l’homosexualité. Il faut déconstruire cette idée. Le principal préjugé, c’est le lien automatique entre santé anale et homosexualité.
Un autre axe de plaidoyer est de reconnaître ce que les OBC peuvent faire. La réglementation est stricte : tout ce qui relève de la chirurgie doit se faire dans une formation sanitaire agréée. Nous plaidons pour que certains problèmes simples liés à la marge anale puissent continuer à être pris en charge au niveau communautaire, sans représailles pour les organisations.
Enfin, il y a un enjeu de flexibilité. Quand on conçoit un projet, puis quand on le met en œuvre, les réalités peuvent être différentes. Aujourd’hui, nous rencontrons beaucoup de cas graves que nous n’avions pas forcément anticipés. C’est très difficile de poser un diagnostic lorsque l’on sait que la personne n’aura pas les moyens d’être prise en charge correctement. Certaines personnes n’ont même pas de quoi manger dans la journée, mais elles ont besoin d’être traitées en urgence.
Pour les futurs projets, il faudrait pouvoir prévoir une forme de fonds d’urgence pour les cas graves et les personnes indigentes. On ne pourra pas tout prendre en charge, mais si nous avons 30 personnes concernées et que nous ne pouvons en traiter que sept, que deviennent les 23 autres ? L’enjeu, c’est que personne ne reste seul avec une maladie dont il a honte, ou qu’il n’a pas les moyens de soigner. Parce qu’à ce moment-là, la maladie devient aussi une charge psychologique.