« À Rio, le contexte politique international a pesé jusque sur les mots employés »

Isabel Hottelart : La conférence elle-même constituait un indicateur. Pour la première fois, les États-Unis n’ont pas participé à son cofinancement, et leur présence était sensiblement réduite, même s’ils ont exposé officiellement et pour la première fois leur politique de santé mondiale en amont. Les délégations étaient plus restreintes, et le Global Village comptait moins de stands qu’aux éditions précédentes. Ce sont des signaux matériels, mais ils traduisent une réalité budgétaire qui touche l’ensemble des acteurs.

José Boff : Ce qui s’est exprimé, au fil des sessions, c’est la prise de conscience collective d’une dépendance structurelle de la riposte au VIH à un nombre très restreint de bailleurs. Le constat n’était pas nouveau, mais il a cessé d’être théorique. Il a nourri des discussions concrètes sur les mécanismes de financement à construire pour une appropriation nationale des programmes et une mobilisation de ressources domestiques dédiés à la santé.

« Les communautés sont le cœur de la lutte contre le sida »

Dans un contexte de recul des financements internationaux, de fragilisation des droits humains et de risque de reprise de l’épidémie, la place des communautés dans la riposte au VIH apparaît plus essentielle que jamais. Pour Nicolas Lorente, responsable du pôle Recherche de Coalition PLUS, les personnes concernées ne doivent pas seulement être consultées : elles doivent participer à la production des connaissances, à l’adaptation des services et au plaidoyer.

Reportage pour Coalition Plus sur la prise en charge du VIH au Burundi. Ici en présence de Isabelle, réceptionniste et Denis, usager de drogue sous TSO (traitement de substitution aux opiacés) et aujourd’hui pair éducateur pour le centre.

Isabel Hottelart : La tenue de la conférence au Brésil a donné à ce débat une acuité particulière. Le pays négociait en parallèle avec les laboratoires les conditions d’accès à la PrEP injectable. Le produit y avait été évalué, mais il demeurait indisponible pour les populations, faute d’accord sur son prix. Le Brésil est en effet reconnu pour son système de couverture sanitaire universelle, qui garantit une prise en charge gratuite à toutes et tous : mais comment y intégrer une prévention à ce coût ? La question de l’accès équitable y est devenue très concrète.

José Boff : Une formule prononcée par Alexandre Padilha, le ministre brésilien de la Santé, puis reprise par Philippe Duneton, directeur exécutif d’Unitaid, a circulé pendant toute la conférence : « l’innovation sans accès crée de l’injustice ». Elle rend compte d’un déplacement du débat. Le lénacapavir a été abondamment discuté, comme l’ont été les vingt ans d’Unitaid, la publication du rapport de l’ONUSIDA et les nouvelles recommandations de l’Organisation mondiale de la santé sur la prise en charge des infections sexuellement transmissibles et l’intégration des services. La difficulté ne réside plus dans l’existence des outils, mais dans les conditions de leur mise à disposition et leur accès effectif pour les populations, avec une attention particulière aux plus marginalisés ou à ceux nécessitant une approche différenciée dans l’accès tels que les enfants ou les adolescents par exemple.

« L’innovation sans accès crée de l’injustice »

Publiée lors de la conférence, le nouveau rapport mondial d’ONUSIDAUnited to end AIDS, alerte sur la fragilité des progrès accomplis face au VIH. Dans un tel contexte, la question n’est plus seulement de produire de nouvelles solutions, mais de garantir qu’elles atteignent rapidement les populations qui en ont le plus besoin. Philippe Duneton, directeur exécutif d’Unitaid, revient sur les conditions d’un accès équitable aux innovations.

SUCCES, HPV

Isabel Hottelart : Les droits humains demeurent présents dans les messages, mais ils y sont formulés en termes généraux, souvent implicites. Cette généralité n’est pas le fruit d’un désintérêt. Elle procède d’un calcul. Dans le contexte politique international actuel, nommer précisément les populations concernées ou les situations visées expose les organisations à des mesures de rétorsion, y compris budgétaires. Plusieurs acteurs, dont Coalition PLUS, ont fait ce constat. La prudence de langage est devenue une condition de maintien de l’activité.

José Boff : Cela ne retire rien à la réalité de l’enjeu. En Afrique de l’Ouest et centrale, les restrictions qui progressent dans plusieurs pays affectent directement l’accès des personnes aux services de santé, en particulier pour les populations clés et vulnérables. La question des droits est une condition de l’accès aux soins de santé, et non une considération adjacente. Le risque de cette prudence collective, c’est qu’à force de généralité, les situations concrètes cessent d’être documentées — ce qui constitue précisément l’effet recherché par ceux qui l’imposent.

Isabel Hottelart : De nouveaux risques pour les populations sont identifiés, en lien avec l’utilisation de l’IA et des nouvelles technologies : un sujet par ailleurs très présent et mis en avant lors des différentes séquences de la conférence. Comment garantir la sécurité et prévenir les fuites de données sensibles sur des populations déjà vulnérables, voire criminalisées ? Si ces outils présentent bien une opportunité pour maximiser les interventions et appuyer des approches telles que la surveillance communautaire, elles peuvent poser des interrogations en matière de sécurité dans ce contexte particulièrement sensible de recul des droits humains.

José Boff : Il permet trois choses distinctes, qu’il convient de ne pas confondre. La veille scientifique, d’abord : on y prend connaissance des travaux avant qu’ils ne parviennent aux programmes. Le dialogue avec nos partenaires, ensuite. À Rio, nous avons échangé avec l’IAS sur les suites des mentorats que nous finançons, et avec des partenaires néerlandais AIDSFONDS sur des perspectives de collaborations futures — un échange qui s’est poursuivi après la conférence notamment au sujet de la région MENA. La représentation et la valorisation de nos activités, enfin, à travers les tables rondes : une occasion de mettre en avant les partenaires que nous soutenons, leurs approches innovantes, leurs défis et leurs réussites. Ici nous avons mis l’accent sur la place des acteurs communautaires, et sur l’accès aux innovations.

Isabel Hottelart  : La localisation de la conférence en Amérique latine a par ailleurs élargi le champ des rencontres avec les partenaires que nous soutenons. Nous avons pu échanger avec un partenaire haïtien engagé sur un projet en milieu carcéral que nous financions, ainsi qu’avec des partenaires ukrainiens présents au Global Village, dont nous appuyons également les activités. Ces échanges nourrissent directement notre travail : l’accès aux innovations ne procède d’aucun automatisme, et la place des acteurs communautaire est centrale dans la riposte, la continuité de l’accès aux soins et la lutte pour garantir l’accès au dernier kilomètre.

« VIH : entre innovation et besoins essentiels, il ne faut pas choisir ! »

À l’occasion de la conférence internationale AIDS 2026, Veronica Noseda, responsable d’Unité à L’Initiative – Expertise France, appelle à dépasser les faux dilemmes qui traversent aujourd’hui la lutte contre le VIH. Face au recul des financements internationaux, elle défend une conviction : préserver l’accès aux soins essentiels tout en continuant d’investir dans l’innovation, les communautés et les droits humains, afin de maintenir l’ambition de mettre fin à l’épidémie.

Veronica Noseda ouvre la Masterclasse TB à Yaoundé Cameroun, Centre Pasteur (9 Décembre 2023)