Moins de moyens, responsabilité intacte : l’ANSS Santé PLUS face au retrait des financements internationaux
Frappée depuis début 2025 par les coupes dans les financements internationaux, l’ANSS-Santé PLUS – pionnière de la lutte contre le VIH au Burundi depuis 1993 – se réorganise pour préserver ses missions essentielles sans abandonner ses bénéficiaires. Martine Kabugubugu, directrice exécutive, revient sur cette traversée et sur ce qu’elle révèle du rôle essentiel des organisations communautaires dans la réponse au VIH.
Quelle place occupe aujourd’hui l’ANSS Santé PLUS dans la riposte au VIH au Burundi ?
Martine KABUGUBUGU : L’ANSS intervient en première ligne sur deux grands axes : la prévention de la transmission du VIH, et la prise en charge des personnes infectées ou affectées. Nos cibles vont de la population générale aux populations dites à haut risque de contamination du VIH ; à savoir : les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH), les professionnel·les du sexe (PS), ou encore les usagers de drogues (UD).
Nous couvrons actuellement 8% de la file active nationale : cela fait de l’ANSS-Santé PLUS la principale organisation communautaire engagée dans la prise en charge du VIH au Burundi.
Cette position de leader, l’ANSS Santé PLUS la doit en partie à son histoire. Que représente cet héritage pionnier aujourd’hui ?
Martine KABUGUBUGU : Au début, l’ANSS était quasiment la seule à assurer la prise en charge des PVVIH mais grâce à un projet de renforcement de la coordination des acteurs communautaires, nous avons pu accompagner les autres structures à faire autant. À l’époque, nous couvrions la grande majorité de la file active nationale. Si ce pourcentage a diminué, c’est en partie parce que le gouvernement a engagé un processus de décentralisation, ce qui a permis à d’autres acteurs de se déployer.
Ce qu’il faut retenir de cet héritage, c’est avant tout une culture de l’innovation. Nous avons été pionniers dans la prise en charge globale, puis dans l’accompagnement thérapeutique, et aujourd’hui encore dans la diversification des services, notamment autour des comorbidités liées au VIH, un domaine peu investi par les autres acteurs du secteur.
Depuis début 2025, le contexte a brutalement changé. Comment décririez-vous cette évolution et comment l’ANSS Santé PLUS a-t-elle été touchée ?
Martine KABUGUBUGU : C’est un contexte très particulier car les coupes de financements ont été massives. À l’ANSS, nous avons perdu 49% de notre masse salariale, ce qui nous a contraints à une restructuration profonde. Nous ne sommes pas un cas isolé : l’ensemble de la société civile a été frappé, avec un grand nombre d’organisations qui ont dû licencier leur personnel.
Ce sont surtout les activités communautaires qui ont été les plus durement touchées. La pair-éducation, le suivi des populations clés, la prévention et l’accès à la charge virale ont tous été impactés.
Le personnel a fortement diminué : ceux en contact avec les communautés – les relais communautaires et les prestataires de soins – se retrouvent en difficulté. Or, c’est précisément dans leur proximité avec les communautés que réside la force des associations.
Concrètement, qu’est-ce que cela change pour les populations concernées ?
Martine KABUGUBUGU : Sur la prévention, le recul est déjà mesurable : entre 2024 et 2025, les dépistages ont chuté de 50%. Les activités de sensibilisation n’étaient plus possibles, et la mise sous PrEP pour les populations clés a fortement diminué. Ce recul fait peser un risque réel de nouvelles infections.
Sur la prise en charge, certes les médicaments sont toujours disponibles, mais tout ce qui les entoure – le dépistage, l’accompagnement communautaire, l’accès à la charge virale, le transport des échantillons – a été sérieusement affecté, soit des maillons essentiels à une prise en charge de qualité.
Face à cette situation, quels choix avez-vous dû faire en priorité pour maintenir un socle minimal de services ?
Martine KABUGUBUGU : Le premier exercice a été de définir le paquet de services absolument indispensables, puis d’en déduire le personnel essentiel pour les assurer. Concrètement, cela signifie passer de deux laborantins à un seul, ou encore couvrir jusqu’à 1 000 bénéficiaires avec un seul médecin.
Nous avons aussi dû revoir entièrement notre organisation. Sur 35 postes, une vingtaine ont été considérés comme essentiels. Pour maintenir ces postes, nous avons bénéficié d’appuis ponctuels de Coalition PLUS et de Sidaction, qui ont joué un rôle de soutien transitoire.
L’autre levier, c’est le multitâche mis en place avec cette restructuration. Je vais vous donner un exemple concret : dans une antenne où nous avions un psychologue et un chargé de vie associative, nous cherchons un profil capable de couvrir les deux fonctions. Il s’agit donc de fusionner les postes. Là où il y avait trois infirmiers, nous passons à un seul infirmier qui devient multitâche. Même au niveau central, les directions administration et finances ont été fusionnées en une seule direction. L’enjeu est que, malgré les licenciements, toutes les tâches soient couvertes et que la qualité des données et des services reste assurée.
Car l’impératif reste le même : comment préserver les acquis avec un minimum de personnel ? C’était ça le grand exercice à faire.
Cependant, assumer les mêmes missions avec moins de personnel a forcément des limites…
Martine KABUGUBUGU : Oui, notamment sur la fatigue et le risque de burn-out. Avec des équipes réduites, les congés deviennent eux-mêmes un sujet complexe.
Nous travaillons en collaboration étroite avec les districts sanitaires et le programme national pour assurer la couverture des postes indispensables. Nous nous tournons vers eux pour un renfort ponctuel, ou vers des vacataires.
Nous invitons aussi beaucoup au bénévolat. Les bénéficiaires eux-mêmes se relaient pour des tâches d’appui. C’est une logique d’engagement collective, mais nous devons rester vigilants : maintenir les services ne doit pas conduire à dégrader leur qualité.
Dans ce contexte, qu’a permis l’appui de L’Initiative ?
Martine KABUGUBUGU : La restructuration a profondément modifié notre organisation : fusion de directions, redéfinition des fonctions, évolution des responsabilités. Mais nos outils de gestion n’étaient plus adaptés à cette nouvelle réalité, et nous n’avions ni le temps ni les ressources pour les remettre à jour.
L’appui de L’Initiative nous a permis de revoir l’ensemble de notre organisation pour l’adapter au contexte actuel : organigramme, procédures administratives et financières, ressources humaines, passation des marchés, fiches de poste, cadres de performance.
Cet accompagnement a aussi impliqué les instances de gouvernance de l’association, notamment le comité exécutif. Cela a permis d’aligner les changements organisationnels avec les orientations stratégiques de l’ANSS.
Au-delà de la crise immédiate, ce travail nous aide aussi à préparer l’avenir, notamment dans la perspective des nouvelles subventions du Fonds mondial en nous dotant de documents de référence à jour.
Quel est aujourd’hui l’enjeu principal pour l’ANSS Santé PLUS ?
Martine KABUGUBUGU : L’enjeu est de préserver les acquis de la lutte contre le VIH malgré la contraction des financements.
Au Burundi, nous avions atteint puis dépassé certains objectifs des “3 x 95”. En 2025, nous observons déjà des reculs sur certains indicateurs. Par exemple, de 2022 à 2024, le taux de suppression de la charge virale était de 97% à l’ANSS mais sur l’année 2025, il a été de 95%. Techniquement, nous restons encore à un niveau élevé, mais la dynamique s’est inversée.
Il y a une phrase de Coalition PLUS qui résume bien la situation : « La forêt brûle, mais les arbres doivent rester debout ». L’ANSS est l’un de ces arbres – et si l’arbre tombe, ce sont les herbes en dessous, nos bénéficiaires, qui meurent avec lui.
Nous devons rester solidaires, y compris avec les autres organisations. L’enjeu est désormais la priorisation et la complémentarité. Nous essayons de nous fédérer, de prioriser et de continuer la lutte.
Nous sommes confiants : même avec le minimum, et avec l’esprit communautaire du bénévolat, nous allons continuer. Nous n’allons pas baisser les bras et abandonner nos bénéficiaires parce qu’il n’y a pas de financement. Nous continuons la mobilisation.