Au Sahel, renforcer une mise en œuvre et une gestion nationales des financements internationaux
Au Tchad et en Mauritanie, le dispositif d’assistance technique (DAT), soutenu par L’Initiative, accompagne une transformation profonde des systèmes de santé : permettre aux ministères en charge de la santé de gérer directement les financements du Fonds mondial. En 2025, les deux dispositifs ont été mutualisés pour former un DAT Sahel, afin de mutualiser les expertises et renforcer l’efficacité de l’appui.
M. Mohamed Coulibaly, expert VIH du DAT Sahel, et le Dr Théo Kusiaku, lead expert du dispositif, reviennent sur les avancées concrètes, les effets de cette mutualisation et les fragilités qui subsistent.
Pour commencer, pouvez-vous expliquer simplement ce qu’est le dispositif d’assistance technique au Sahel ?
Mohamed COULIBALY : Le dispositif d’assistance technique est un appui de long terme, co-construit avec les autorités mauritanienne et tchadiennes, destiné à aider les pays à mieux utiliser les financements du Fonds mondial. Concrètement, nous travaillons au quotidien avec les ministères de la santé, les unités de gestion, les programmes et les organisations de la société civile pour améliorer la mise en œuvre des subventions et renforcer leur impact sur le terrain. C’est un accompagnement très opérationnel, ancré dans le travail des équipes nationales afin d’améliorer la performance des pays dans la mise en œuvre des subventions du Fonds mondial.
Théo KUSIAKU : Au Tchad, ce dispositif répond à une demande du ministère de la santé, qui souhaitait reprendre la gestion directe des financements auparavant confiés à des acteurs externes. Notre rôle est d’accompagner cette transition : structurer les équipes, mettre en place des outils, renforcer les compétences et, progressivement, permettre au ministère de piloter lui-même les subventions de manière efficace et durable.
Avant la mise en place du DAT, quelles étaient les principales difficultés ?
Mohamed COULIBALY : En Mauritanie, la situation était particulièrement fragile. Les programmes avaient été affaiblis, avec très peu de personnels qualifiés et des performances globalement trop faibles. La gestion des subventions posait de nombreuses difficultés, notamment en matière de planification, de mise en œuvre, de suivi et de coordination. Nous devions à la fois renforcer les capacités des équipes et intervenir directement pour relancer les activités.
Théo KUSIAKU : Au Tchad, les financements étaient largement gérés en dehors du ministère. Il n’existait pas de structure solide pour assurer leur gestion en interne. Le premier enjeu a donc été de créer une unité de gestion au sein du ministère, puis de construire progressivement sa capacité à prendre le relais sur l’ensemble des subventions.
Qu’est ce que le dispositif a changé concrètement aujourd’hui ?
Théo KUSIAKU : Aujourd’hui, le ministère de la santé du Tchad a repris l’immense majorité de la gestion des subventions, avec une unité de gestion structurée et fonctionnelle. Cette évolution a renforcé sa crédibilité auprès des partenaires, et a permis d’attirer de nouveaux financements. C’est un signal fort : le ministère est désormais reconnu comme un acteur capable de piloter ces ressources. L’Unité de gestion des projets du ministère de la santé du Tchad gère ainsi des financements du Fonds mondial, mais aussi de Gavi, de la Fondation Bill & Melinda Gates et d’Expertise France, notamment sur un projet de renforcement des ressources humaines en santé.
Mohamed COULIBALY : En Mauritanie, les effets sont visibles à plusieurs niveaux. Les programmes nationaux de lutte contre le VIH, la tuberculose et le paludisme, les directions du ministère et les organisations de la société civile ont progressé dans la mise en œuvre des activités de la subvention GC7 du Fonds mondial. Grâce à l’appui du DAT Sahel, une planification conjointe a réuni les parties prenantes et permis d’élaborer les documents techniques nécessaires à la mise en œuvre.
Sur le VIH, par exemple, le DAT a contribué à l’opérationnalisation de la PTME et appuie un projet visant la triple élimination de la transmission mère-enfant du VIH, de la syphilis et de l’hépatite B. On observe aussi une nette amélioration du suivi des patientes et de la qualité des données. Nous sommes passés de quelques cas de diagnostic précoce à plusieurs dizaines en un an. Au-delà des chiffres, c’est la capacité du système à produire, analyser et valoriser les données qui a changé. Et cela a un impact direct sur la performance des programmes.
Pourquoi avoir décidé de mutualiser les dispositifs du Tchad et de la Mauritanie ?
Théo KUSIAKU : Les deux dispositifs étaient complémentaires. Au Tchad, nous avons développé une expertise sur les fonctions transversales liées à la gestion des subventions — gouvernance, finances, suivi-évaluation, gestion des approvisionnements. En Mauritanie, les équipes étaient davantage positionnées sur les programmes de lutte contre les maladies. La mutualisation permet de combiner ces approches et d’apporter un appui bien plus complet aux deux pays, au moment où le ministère de la santé de la Mauritanie devient également le récipiendaire principal des subventions du Fonds mondial dès 2026.
Mohamed COULIBALY : Pour nous en Mauritanie, cette évolution a été déterminante. Nous étions des experts maladies, mais nous devions aussi couvrir des fonctions transversales complexes. La mutualisation nous permet aujourd’hui de nous appuyer sur une équipe complète, avec les compétences nécessaires pour structurer à la fois la gestion et la mise en œuvre des subventions.
Concrètement, quels changements dans votre travail ?
Théo KUSIAKU : Nous avons récemment organisé une formation conjointe en suivi-évaluation, réunissant des équipes des deux pays. Cette formation a permis d’harmoniser les pratiques et d’améliorer la qualité du travail sur les données. Les effets ont été rapidement visibles, notamment en Mauritanie, avec une meilleure préparation des rapports destinés au Fonds mondial. Nous travaillons désormais avec des activités partagées, mais aussi avec des missions spécifiques à chacune des unités de gestion.
Mohamed COULIBALY : Effectivement, cela a eu un impact très concret. Avant, nous avions des difficultés importantes en matière de traçabilité : certaines informations n’étaient pas correctement collectées ou consolidées. Aujourd’hui, les équipes sont en mesure de mieux documenter les activités et les résultats. Cela change la relation avec les partenaires, car nous sommes capables de démontrer ce qui est fait. En plus, le renforcement des capacités des acteurs nationaux se poursuit aussi au quotidien, dans la mise en œuvre des activités de routine, mais également lors d’ateliers spécifiques animés par les experts du DAT Sahel.
Comment le dispositif s’articule-t-il avec les autres projets déployés dans les deux pays ?
Mohamed COULIBALY : En Mauritanie, nous travaillons en lien étroit avec plusieurs projets, notamment avec des organisations de la société civile et des projets, comme par exemple le projet ZeroVIH mis en œuvre par Expertise France. Ces dynamiques permettent une mise en œuvre ciblée sur le terrain, tandis que le DAT apporte un cadre technique, renforce les capacités et améliore le suivi des résultats. Les deux approches sont complémentaires.
Théo KUSIAKU : Au Tchad, le DAT est fortement intégré dans l’écosystème des projets portés par Expertise France et, plus largement, par l’équipe France. Il joue un rôle structurant en contribuant à la cohérence des interventions et à leur qualité, notamment à travers le renforcement des structures du ministère.
Quels sont les principaux défis aujourd’hui ?
Théo KUSIAKU : Le principal défi reste le turnover du personnel national accompagné par le DAT. Les équipes que nous formons deviennent rapidement très attractives et peuvent être recrutées par ailleurs. Cela oblige à recommencer régulièrement le travail de renforcement des capacités, ce qui peut ralentir la consolidation des acquis.
Mohamed COULIBALY : En Mauritanie, la question des ressources humaines est également centrale. Il est essentiel d’avoir des profils adaptés aux exigences des postes. Le renforcement des capacités peut avoir un impact limité si les bases ne sont pas suffisantes. Il y a donc un enjeu de recrutement, mais aussi de structuration durable des équipes.
À quoi ressemblerait, pour vous, une réussite dans les deux à trois ans à venir ?
Mohamed COULIBALY : La réussite, ce serait un système capable de gérer les subventions avec de bonnes performances, et de maintenir ces résultats dans le temps. Aujourd’hui, nous visons une amélioration des notations, mais surtout une stabilité durable des résultats, ce qui est un enjeu majeur.
Théo KUSIAKU : Je dirais qu’une réussite, ce serait une unité de gestion pleinement opérationnelle, avec des équipes autonomes, une gouvernance claire et des processus fluides. L’objectif est que le système puisse fonctionner de manière durable, avec un appui technique progressivement allégé.
Un dernier point à retenir pour la suite ?
Mohamed COULIBALY : La question de la continuité du dispositif est centrale. Sur le terrain, les acteurs nous interrogent régulièrement sur l’avenir du DAT. Il y a une forte attente, mais aussi une certaine incertitude. Le système progresse, mais il reste encore assez dépendant de cet appui.
Théo KUSIAKU : Oui, l’avenir du DAT Sahel est un enjeu clé pour les autorités des ministères de la Santé des deux pays mais aussi pour les équipes pays du Fonds mondial. L’objectif reste d’accompagner la transition sans rupture. Il faut consolider les acquis et progressivement alléger notre appui afin qu’ils puissent s’inscrire dans la durée.