Cancer du col de l’utérus : ce qui sépare les outils des femmes

Un objectif d’élimination mondial

La stratégie mondiale de l’OMS repose sur trois cibles complémentaires : vacciner contre le papillomavirus humain (HPV) 90 % des filles avant l’âge de 15 ans, dépister 70 % des femmes à 35 puis à 45 ans, et traiter 90 % des femmes présentant des lésions précancéreuses ou un cancer. À terme, l’objectif est de faire passer l’incidence de la maladie sous le seuil de quatre nouveaux cas pour 100 000 femmes par an, considéré comme celui de l’élimination en tant que problème majeur de santé publique.

Derrière ces objectifs, une réalité sanitaire demeure : le cancer du col touche particulièrement les pays où l’accès à la vaccination, au dépistage et aux soins reste insuffisant. Le papillomavirus humain est à l’origine de la quasi-totalité des cancers du col de l’utérus. Une infection par le HPV est très fréquente et, dans la plupart des cas, transitoire. Mais lorsqu’une infection à haut risque persiste, elle peut entraîner progressivement des lésions précancéreuses, puis un cancer si elles ne sont pas détectées et prises en charge.

Cette évolution, généralement lente, offre pourtant plusieurs occasions d’agir. La prévention, le dépistage et le traitement ne sont donc pas trois réponses concurrentes : ils forment une même chaîne, dont l’efficacité dépend de chacun des maillons.

Prévenir en amont pour éviter le cancer

Pour le Pr Bangaly Traoré, directeur coordonnateur du Programme national de lutte contre le cancer en Guinée, cette chaîne commence par la prévention. La vaccination contre le HPV constitue le premier niveau de protection, en réduisant le risque d’infection par les principaux types de virus responsables du cancer du col.

Lorsque la vaccination reste insuffisamment déployée, le dépistage joue un rôle d’autant plus important pour les femmes déjà exposées au HPV. Il permet d’identifier les infections à risque ou les lésions précancéreuses et intervenir avant qu’elles ne progressent.

Mais là encore, la présence d’un service de dépistage ne suffit pas. Une femme dont le test est positif doit pouvoir accéder à un diagnostic, puis à un traitement si nécessaire. C’est pourquoi le Pr Traoré insiste également sur la continuité du parcours et sur la capacité des systèmes de santé à maintenir ces services dans la durée : disponibilité des intrants, qualité des ressources humaines, données et intégration dans les dispositifs nationaux.

Donner aux services les moyens de durer

Cette question de la continuité renvoie à des conditions très concrètes. Au Cameroun, la Dre Florence Zeh Kakanou, secrétaire permanente du Comité national de lutte contre le cancer, place le financement au premier rang des défis. Une maladie qui peut être évitée et éliminée nécessite, selon elle, des ressources suffisamment importantes pour inscrire la lutte dans la durée.

Le financement ne constitue cependant qu’une partie de l’équation. Les professionnels doivent pouvoir être formés aux évolutions des recommandations et des pratiques, tandis que les équipements et les consommables nécessaires doivent rester disponibles. Une rupture d’approvisionnement ou un manque de personnel formé peut ainsi fragiliser un dispositif pourtant bien conçu.

La lutte contre le cancer du col ne se joue donc pas uniquement dans la pertinence des stratégies choisies. Elle dépend aussi de la capacité à faire fonctionner les services au quotidien, sur le long terme.

Mobiliser les capacités qui existent déjà

L’expérience du Bénin montre qu’améliorer l’accès au diagnostic ne signifie pas nécessairement construire de nouvelles infrastructures. Le pays dispose d’un réseau de plateformes de biologie moléculaire renforcé pendant la pandémie de Covid-19, avec près de 40 équipements de PCR en temps réel ayant permis de consolider 14 laboratoires.

Lorsque le programme SUCCESS a commencé à déployer le dépistage du HPV, cette capacité existante a pu être mobilisée pour analyser les prélèvements réalisés auprès des femmes. Plutôt que de créer un circuit parallèle, la stratégie s’est appuyée sur un réseau déjà présent dans le système de santé.

Ce choix illustre une question centrale pour le passage à l’échelle : avant de multiplier les dispositifs, identifier ce qui existe déjà, ce qui peut être renforcé et ce qui peut être intégré dans les parcours de soins. Les capacités de diagnostic constituent ainsi une ressource, à condition qu’elles puissent être reliées à l’ensemble de la chaîne de prise en charge.

Faire de la lutte une priorité durable

Reste alors la question qui conditionne toutes les autres : comment garantir que ces efforts dépassent le cadre des projets et puissent s’inscrire durablement dans les politiques de santé ?

Pour la Dre Aïssatou Barry, oncologue et responsable d’un centre communautaire en Guinée, le fait que des milliers de femmes meurent d’une maladie évitable, dont les causes sont parfaitement identifiées, rend l’implication des autorités nationales absolument cruciale. Mais elle ne s’arrête pas aux frontières : une volonté politique collective au niveau international lui paraît tout aussi nécessaire pour garantir un accès durable et équitable aux soins.

C’est précisément l’un des enjeux de la CoSav, portée par le programme SUCCESS et soutenue par L’Initiative – Expertise France et Unitaid. Créée en 2025, elle réunit des acteurs de plusieurs pays d’Afrique francophone pour partager les expériences, comparer les pratiques et transformer les enseignements du terrain en réponses communes.

L’Appel d’Abidjan : sept pays signent dix recommandations contre le cancer du col de l’utérus

À Abidjan, la dynamique de la CoSav s’est concrétisée par dix recommandations communes et par la signature d’un appel historique par les sept pays participants, avec l’ambition de renforcer la prévention, le dépistage et la prise en charge du cancer du col.

CoSav - SUCCESS 2 - Abidjan, Côte d'Ivoire, avril 2026
Photo de famille lors de la Communauté de pratiques et de Savoirs (CoSav) portée par le programme SUCESS 2, à Abidjan, en Côte d’Ivoire

Finalement, mettre fin au cancer du col de l’utérus comme problème majeur de santé publique suppose de pouvoir vacciner, dépister et traiter, mais aussi de financer les programmes, former les professionnels, faire fonctionner les laboratoires et inscrire ces services dans les systèmes de santé. En d’autres termes, rapprocher les outils des femmes revient aussi à construire les conditions qui leur permettent de produire leurs effets.