L’Appel d’Abidjan : sept pays signent dix recommandations contre le cancer du col de l’utérus
Le cancer du col de l’utérus peut être prévenu, dépisté et traité. En 2025, il a pourtant touché 120 000 femmes sur le continent africain et causé environ 89 000 décès. Dans de nombreux pays d’Afrique francophone, les solutions peinent encore à atteindre toutes les femmes et à s’inscrire dans la durée. Depuis 2025, la Communauté de pratiques et de savoirs (CoSav) du programme SUCCESS, soutenu par L’Initiative – Expertise France et Unitaid, réunit les acteurs concernés pour confronter les expériences et rechercher, ensemble, des réponses adaptées aux réalités nationales. À Abidjan, cette dynamique a franchi une étape historique avec la signature de l’Appel d’Abidjan par sept pays.
Ne plus travailler chacun de son côté
Dans la lutte contre le cancer du col de l’utérus, les solutions sont largement connues. Vaccination contre le HPV, dépistage et traitement des lésions précancéreuses permettent d’agir avant que la maladie ne progresse. Pourtant, leur déploiement reste inégal et leur pérennité demeure un enjeu dans de nombreux contextes. Plus de 90 % des décès liés à ce cancer surviennent dans des pays à ressources limitées.
C’est sur cet écart entre les solutions disponibles et leur mise en œuvre que s’est construite la CoSav. Soutenu par L’Initiative – Expertise France et Unitaid dans le cadre du programme SUCCESS, cet espace régional réunit une cinquantaine d’acteurs issus de sept pays d’Afrique francophone. Responsables de programmes nationaux, professionnels de santé, équipes de mise en œuvre et acteurs communautaires y confrontent leurs expériences et leurs pratiques.
SUCCESS : prévenir les papillomavirus humains pour lutter contre le cancer du col de l’utérus
L’Initiative, en partenariat avec Unitaid depuis 2019, soutient le programme Scale Up Cervical Cancer Elimination with Secondary prevention Strategy, dit SUCCESS, mis en œuvre dans une dizaine de pays. Porté par Médecins du Monde à San-Pédro en Côte d’Ivoire, ce programme lutte contre le cancer du col de l’utérus via la sensibilisation, le dépistage et la prise en charge des papillomavirus humains, grâce au travail des agents de santé communautaires. Reportage.

La démarche promue par la CoSav repose sur une idée simple. Plutôt que de rechercher une réponse unique, il s’agit de partir de ce qui existe déjà dans les pays, d’identifier ce qui fonctionne, de comprendre les difficultés rencontrées et de réfléchir ensemble aux adaptations nécessaires.
Trois ateliers au format hybride et des missions au Togo, au Bénin, en Guinée, en Côte d’Ivoire et au Burundi ont permis d’aller à la rencontre des acteurs de terrain et d’organiser des séances de travail autour des difficultés opérationnelles. Malgré la diversité des contextes nationaux, les mêmes préoccupations sont revenues d’un pays à l’autre — le financement dans la durée, la disponibilité des intrants, la formation des professionnels et l’intégration des services dans les systèmes de santé.
Un an pour transformer les expériences en ressources communes
La diversité des pays représentés constitue justement l’un des intérêts de cette démarche. Une pratique développée dans un contexte donné ne peut pas nécessairement être reproduite ailleurs à l’identique. Elle peut en revanche nourrir la réflexion d’autres acteurs, à condition de comprendre dans quelles circonstances elle a été mise en œuvre et comment elle a été adaptée.
Les travaux de la CoSav ont permis de cartographier les outils et méthodes existants, de faire émerger des pratiques prometteuses et de construire progressivement un kit ressources destiné aux acteurs institutionnels, aux professionnels de santé et aux acteurs communautaires. Celui-ci rassemble des outils opérationnels ainsi qu’un guide pratique sur la communication entre soignants et patientes, souvent décisive dans l’acceptation du dépistage.
Cette capitalisation répond à un enjeu central pour la lutte contre le cancer du col. Améliorer le dépistage ne consiste pas seulement à disposer d’un test. Il faut également pouvoir former les professionnels, sécuriser les approvisionnements, accompagner les femmes dans leur parcours et garantir que les services puissent fonctionner au-delà du temps d’un projet.
La place des communautés est également essentielle. Leur proximité avec les populations peut faciliter l’information, l’orientation et l’accompagnement des femmes, notamment lorsque l’accès aux services de santé reste difficile.
À Abidjan, faire émerger des priorités communes
La réunion régionale organisée du 14 au 16 avril 2026 à Abidjan a permis de prolonger ce travail. Après une année consacrée au partage et à la capitalisation, les membres de la CoSav se sont retrouvés pour consolider les outils développés, recueillir les retours des participants et réfléchir aux conditions de leur pérennisation.
La présence des autorités sanitaires et des partenaires techniques et financiers a élargi les échanges. Les discussions ont porté sur les conditions nécessaires pour inscrire durablement les interventions dans les politiques publiques et les systèmes de santé.
C’est dans cette perspective que les délégations du Bénin, du Burundi, du Cameroun, de la Côte d’Ivoire, de la Guinée, de Madagascar et du Togo ont signé l’Appel d’Abidjan. Les signataires sont les responsables des programmes nationaux de lutte contre le cancer, ceux des programmes nationaux de lutte contre les IST et le VIH, ainsi que les secrétaires permanents des conseils nationaux de lutte contre le sida et les maladies non transmissibles. Cette signature conjointe constitue en elle-même un signal, alors que les femmes vivant avec le VIH comptent parmi les plus exposées à ce cancer.
Le texte s’ouvre sur un rappel que ses auteurs ont tenu à formuler : « Ces chiffres ne sont pas abstraits. Derrière chaque chiffre, une femme — une mère, une sœur, une travailleuse, un pilier de nos communautés — dont la mort laisse des enfants sans soutien, des foyers appauvris et des économies locales fragilisées. »
Ce qui rend cette situation « d’autant plus inacceptable » aux yeux des signataires, c’est que le cancer du col de l’utérus figure parmi les rares cancers évitables et éliminables. Sa cause principale est identifiée, la vaccination permet de le prévenir dès l’enfance, un test détecte le virus — parfois réalisé par la femme elle-même, sans examen gynécologique — et une lésion repérée se traite en quelques minutes par thermoablation dans un centre de santé.
Cancer du col de l’utérus : ce qui sépare les outils des femmes
Prévention, dépistage, financement : quatre experts réunis lors de la CoSav du programme SUCCESS analysent les conditions d’une lutte durable contre le cancer du col.

Dix recommandations pour pérenniser la lutte
Les dix recommandations formulées à Abidjan s’organisent en cinq axes.
La formation des professionnels de santé vient en premier. Les signataires demandent que la prévention, le dépistage et le traitement des lésions précancéreuses soient intégrés aux curricula de formation initiale de toutes les professions de santé, selon les contextes nationaux. Ils appellent par ailleurs à structurer la formation continue autour du mentorat, de la supervision formative et du coaching sur site.
La mobilisation du secteur communautaire fait l’objet de deux recommandations. La première vise à inscrire la sensibilisation à la vaccination et au dépistage dans le paquet minimum d’activités des acteurs communautaires, avec une attention particulière aux populations clés et aux femmes vivant avec le VIH. La seconde porte sur les conditions d’une implication qui ne s’interrompe pas avec les projets.
La chaîne d’approvisionnement concentre une demande précise : inscrire les intrants du dépistage et du traitement des lésions précancéreuses sur les listes nationales de médicaments et produits de santé essentiels, et obtenir leur exonération des droits de douane.
Le financement national réunit deux recommandations complémentaires. Les signataires souhaitent consolider les mécanismes nationaux de financement de la santé ainsi que le partenariat avec le secteur privé, et favoriser l’intégration progressive du dépistage et de la prise en charge dans les dispositifs nationaux de couverture santé.
Le cadre institutionnel, enfin, en regroupe trois : renforcer les coordinations entre programmes, entre directions et entre secteurs, dans une approche intégrée ; renforcer la disponibilité d’outils permettant de collecter des données de qualité, afin d’éclairer les décisions ; consolider la coopération régionale engagée au sein de la CoSav, pour favoriser le partage de connaissances entre pays à ressources limitées.
Faire vivre les engagements dans les systèmes de santé
L’Appel d’Abidjan ne constitue pas une nouvelle stratégie de lutte contre le cancer du col. Il formalise les enseignements tirés d’une année d’échanges et traduit, en cohérence avec la stratégie de l’Organisation mondiale de la santé, les priorités que les acteurs des sept pays souhaitent désormais porter collectivement.
Cette dynamique s’appuie sur un soutien engagé de longue date, depuis 2019. Le financement et l’accompagnement de L’Initiative – Expertise France et Unitaid ont permis de créer les conditions de la rencontre et de la capitalisation, et d’offrir aux acteurs nationaux un espace pour confronter leurs réalités et définir ensemble les enjeux auxquels leurs systèmes de santé doivent répondre.
L’étape suivante consistera à donner une traduction concrète à ces recommandations, en fonction des contextes et des priorités de chaque pays. La dynamique engagée par la CoSav pourra alors continuer à jouer son rôle, en permettant aux expériences et aux connaissances de circuler entre les acteurs et de nourrir, dans la durée, les stratégies de lutte contre le cancer du col en Afrique francophone.
C’est précisément l’un des enjeux de la CoSav, portée par le programme SUCCESS et soutenue par L’Initiative – Expertise France et Unitaid. Créée en 2025, elle réunit des acteurs de plusieurs pays d’Afrique francophone pour partager les expériences, comparer les pratiques et transformer les enseignements du terrain en réponses communes.
Finalement, mettre fin au cancer du col de l’utérus comme problème majeur de santé publique suppose de pouvoir vacciner, dépister et traiter, mais aussi de financer les programmes, former les professionnels, faire fonctionner les laboratoires et inscrire ces services dans les systèmes de santé. En d’autres termes, rapprocher les outils des femmes revient aussi à construire les conditions qui leur permettent de produire leurs effets.
SUCCESS-FAP : rapprocher le dépistage des femmes aux Philippines
Dans la région Asie-Pacifique, le programme SUCCESS se poursuit avec SUCCESS-FAP (For Asia Pacific), qui vise à étendre l’accès au dépistage du cancer du col de l’utérus dans les communautés les plus éloignées des services de santé. Aux Philippines, cette troisième phase cible plus de 17 000 femmes âgées de 30 à 49 ans dans trois communes de la province d’Iloilo, grâce à des kits d’auto-prélèvement permettant de réaliser un test HPV.
Les femmes présentant un résultat positif aux papillomavirus humains sont orientées vers des établissements de santé agréés pour bénéficier d’un examen approfondi et, si nécessaire, d’une prise en charge. Soutenu par Unitaid et mis en œuvre par Expertise France en partenariat avec l’organisation de la société civile Cancer Warriors Foundation, le projet s’appuie sur la mobilisation communautaire et la coordination avec les autorités sanitaires pour inscrire durablement ces services dans le système de santé. SUCCESS-FAP contribue ainsi à adapter les stratégies de prévention secondaire aux réalités locales et à rapprocher les soins des femmes qui en sont les plus éloignées.
